Quand les frontières du vin se brouillent

Les vignes n’aiment pas les frontières. Elles les traversent, les ignorent parfois, jouant avec les lignes invisibles que les hommes tracent sur la terre. Pourtant, il suffit de regarder une carte des appellations françaises pour être frappé par l’extraordinaire imbrication des territoires : là où l’on attendrait des délimitations nettes, les couleurs se superposent, se croisent, se répondent. À Saumur, à Chinon, à Chablis, le même paysage abrite parfois plusieurs noms. Un grand puzzle vivant, où chaque pièce raconte une histoire. Mais pourquoi ces chevauchements ? D’où viennent ces zones de partage, ces morceaux de terroir qui portent plusieurs étiquettes ?

L’origine historique des superpositions

La France a inventé ses cartes viticoles avant l’arrivée des GPS et des satellites. Les premiers contours des appellations, dessinés au début du XXe siècle, viennent avant tout de l’histoire humaine : traditions agricoles, usages locaux, routes commerciales, vie des villages et décisions administratives.

En 1935, la création officielle de l’INAO (Institut National de l’Origine et de la Qualité) marque un tournant. Les premières AOC (Appellations d’Origine Contrôlée) correspondent alors aux productions réellement identifiées par les communautés — nul ne songe encore à exclure le voisin du bas. On protège le plus typique, mais on garde large. Ce principe d’inclusion historique explique en grande partie la superposition. Ainsi, une même parcelle ou un même village peut être concerné à la fois par une AOC communale, une AOC régionale, et parfois une AOC sous-régionale.

Exemple emblématique : à Chablis, près d’Auxerre, les vignes enserrées dans le cœur de l’appellation “Chablis” ont aussi droit à l’appellation régionale “Bourgogne”. L’histoire, tenace, préfère la superposition à la séparation nette.

Les strates du terroir : sols, cépages, climats, cultures

La géologie joue, elle aussi, sa partition. Un terroir n’est pas un choix administratif mais un feuilleté de couches minérales, de microclimats, de pratiques agricoles. Dans beaucoup de régions, la diversité géologique facilite la présence de plusieurs types d’expressions, et donc d’appellations au même endroit.

  • Schistes et sables d’Anjou : une même commune, des textures de sols différentes, d’où deux types de vins, d’où deux appellations.
  • La mosaïque bourguignonne : dans la Côte de Nuits ou la Côte de Beaune, une parcelle classée en Grand Cru peut jouxter une en Village, au sein d’une même zone cadastrale — simplement car le sol, sa pente, l'exposition ne disent pas la même chose.
  • Sancerre et Pouilly-Fumé : sur les bords de Loire, un lit de silex traverse plusieurs villages, créant l’unité du goût mais la pluralité des étiquettes.

Les cépages évoluent aussi en suivant ces frontières perméables. Certains crus acceptent d’autres raisins pour exprimer la complexité du paysage local. La pluralité sert ici le vin, bien plus que la stricte partition.

Quand les règles s’ajustent : appellations hiérarchisées et emboîtées

La France ampélographique fonctionne par emboîtement : l’appellation régionale accueille les AOC communales, qui elles-mêmes contiennent parfois des appellations plus restreintes, comme les crus ou les climat.

Type Exemple Superposition possible
Appellation régionale Bourgogne peut couvrir toute la région
Appellation sous-régionale Mâcon-Villages dans le sud de la Bourgogne
Appellation communale Pommard dans la Côte de Beaune
Appellation climat/cru Chambertin-Clos-de-Bèze parcelle précise à l’intérieur de Gevrey-Chambertin

Un vigneron possédant une parcelle en Côte-Rôtie pourra selon la cuvée utiliser le nom générique “Côtes-du-Rhône”, ou préciser “Côte-Rôtie” — le choix du niveau d’appellation dépend souvent du potentiel du millésime, du type de vin voulu, ou simplement du désir de communiquer une image particulière.

L’exemple de la Loire : la leçon du territoire en mouvement

Dans la Vallée de la Loire, la superposition atteint parfois son apogée. Les AOC “Anjou”, “Coteaux du Layon”, “Savennières”, parfois sur les mêmes pentes, partagent des hectares, des histoires, des familles — et une passion pour la chenille chalasson.

Prenons l’exemple de la commune de Rochefort-sur-Loire : on y trouve du Savennières sur certaines parcelles, du Coteaux du Layon sur d’autres, du simple Anjou blanc ici, et même parfois un peu d’Anjou Villages (rouge) dans les coins plus favorables au cabernet franc. L’INAO, en 2024, recense près de 420 appellations et dénominations vinicoles en France, dont une soixantaine rien que dans la Loire (source : INAO).

Ces superpositions, loin de gêner, permettent aux vignerons de faire des choix plus fins : vendanger plus tard pour viser un liquoreux, ou choisir de signer une cuvée en sec, selon l’année, le climat, la demande des amateurs.

Quelques chiffres révélateurs

  • Près de 1 200 hectares sont officiellement en AOC Savennières, mais seulement 190 hectares sont réellement plantés de vignes (source : InterLoire, 2023).
  • En Beaujolais, un vigneron de Morgon peut revendiquer, selon sa parcelle, jusqu’à trois étiquettes (Beaujolais, Beaujolais-Villages, Morgon) pour un même vin.
  • En Bourgogne, on recense 84 appellations emboîtées sur à peine 30 000 hectares, soit une des plus fortes densités d’appellations par surface au monde (source : BIVB).

Les marges de manœuvre des vignerons : pourquoi choisir l’une ou l’autre ?

La superposition n’est pas un simple héritage passif. Elle offre au vigneron une palette d’options, une liberté que l’on n’imagine pas toujours. Au moment de déclarer sa récolte, ou même jusqu’à l’assemblage ou l’étiquette, il doit “revendiquer” une appellation — et cette déclaration fixe le destin du vin.

Pourquoi choisir, alors qu’on pourrait tout avoir ?

  • La qualité du millésime : une année fraîche et droite ? On vise l’appellation générique. Année solaire ? On ose le climat parcellaire et la grande AOC, plus restrictive, et plus valorisante.
  • Le potentiel commercial : une étiquette “Gevrey-Chambertin” ou “Sancerre” séduit davantage à l’export qu'une “Bourgogne” ou “Val de Loire”.
  • La protection du terroir : choisir l’appellation la plus exigeante, c’est aussi renforcer la reconnaissance d’un terroir spécifique, et donc aider à le préserver.

La superposition, enfin, c’est la possibilité d’expérimenter. Certains domaines osent éclater les codes, proposer une même parcelle déclinée sous différentes étiquettes, pour voir, goûter, dévoiler au public la finesse de ses zones grises.

Quelques cas-cas singuliers à travers la France

  • Chablis / Bourgogne Tonnerre / Bourgogne : certains hectares du nord de la Bourgogne peuvent s’habiller différemment selon la vinification.
  • Muscadet Sèvre-et-Maine et Gros-Plant du Pays Nantais : quelques vignerons nantais peuvent choisir l’une ou l’autre étiquette.
  • Saint-Émilion et Bordeaux : à Libourne, certains hectares ont le triple choix “Saint-Émilion”, “Bordeaux supérieur”, “Bordeaux” — trois caractères, et autant de visages possibles pour une même terre.

Pour citer Olivier Poussier, Meilleur Sommelier du Monde 2000 : “La superposition révèle la subtilité des terroirs, mais aussi le choix du vigneron — son interprétation fait toute la différence.” (source : Le Rouge & le Blanc, 2022)

Étiquettes mouvantes : repenser les frontières du goût

Finalement, ces superpositions racontent moins une faiblesse du système qu’une grande force : chaque gorgée peut être le fruit d’un choix, d’un dialogue, d’une hésitation féconde. La France du vin préfère raconter mille histoires plutôt qu’une seule. Derrière chaque superposition se cache une promesse : celle de voir le vin non pas comme un produit figé, mais comme un vivant, à la frontière du visible et du senti, mûrissant avec la curiosité de ceux qui le font, et de ceux qui le boivent.

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