Savennières, le chenin sec de la rive droite de la Loire
Savennières désigne une appellation d’origine contrôlée de la rive droite de la Loire, à l’ouest d’Angers. Son identité repose sur un cépage presque...
La Loire en bouche, le temps en bouteille
Avant d’applaudir le chenin pour ses multiples performances, il faut rappeler quelques repères. Originaire très probablement d’Anjou, le chenin est documenté dès le IX siècle, évoqué sous le doux nom de “Plant d’Anjou” (source : Dictionnaire encyclopédique des cépages, Pierre Galet). Aujourd’hui, sur les quelque 10 800 hectares plantés en France, près de 75% se situent en Pays de la Loire, dont l’essentiel en Maine-et-Loire (Observatoire des Cépages, InterLoire, 2022).
Cet éventail pose déjà la question : le chenin blanc, s’il n’est pas le roi du Maine-et-Loire, en est sans conteste le funambule.
Le chenin sait s’effacer derrière la terre, ou s’imposer par la douceur d’un sucre parfaitement intégré. Sur les sables et graviers de l’Anjou Blanc, il chante par sa fraîcheur, ses arômes de poire mûre, de coing, parfois de fleurs blanches et d’herbes fines. Côté schistes, il tend son fil, déroule une verticalité minérale qui lui confère, chez certains producteurs comme Richard Leroy ou Thibaud Boudignon, une étonnante capacité à la garde (jusqu’à plus de 30 ans pour certains millésimes rares, La Revue du Vin de France, n°646, 2021).
Depuis une quinzaine d’années, guidés par la soif d’interpréter le cépage sous un jour nouveau, des vignerons d’Anjou et de Saumur se sont engagés sur les terres de la macération pelliculaire. La Table du 8 à Chavagnes a ainsi consacré plusieurs cuvées en macération longue, titrant jusqu’à 30 jours, offrant au chenin une amplitude tannique inédite.
L’amphore, quant à elle, permet de révéler une autre dimension du cépage, comme en témoigne le “Lot 03” de Claire et Florent Bejon (Dampierre-sur-Loire), qui conjugue la franchise des fruits blancs à un toucher de bouche tout en douceur.
Le Maine-et-Loire, c’est le paysage des nuances : sables, limons, tufs crayeux, schistes bleu-ardoise. Le chenin, plus que tout autre cépage ligérien, semble jouer le rôle d’une peau sensible. Un chenin de schiste n’a rien d’un chenin de calcaire. Le premier darde l’acidité et la tension, l’autre offre une sphère, une rondeur presque onctueuse.
C’est dans l’interaction du sol, du raisin et du vigneron que le chenin touche au sublime — ou au ratage. Pour produire des liquoreux dignes de ce nom, il faut de la patience, de l’intuition, et parfois trois à cinq tris manuels dans la même parcelle (Source : Domaine des Baumard).
Le chenin blanc, pourtant, n’est pas le cépage sans frontières qu’on veut bien imaginer. Il réclame des attentions que d’autres supporteraient moins mal. Il est sensible à la coulure, sujet aux années fraîches défavorables (voir le gel de 2021, avec -45% de récolte sur les chenins destinés au Layon, Agreste Anjou, 2021).
Par ailleurs, la multiplication des flacons nature a montré que le chenin, s’il peut tolérer les élevages et les fermentations non interventionnistes, ne pardonne pas l’à-peu-près. Certains vins, mal conduits, glissent vers l’oxydation ou la lourdeur.
Évoquer le chenin en Maine-et-Loire, c’est aussi parler d’une communauté de goût. Sur les tables d’Angers, d’Aubance ou de Saumur, le chenin s’impose comme l’interlocuteur de toutes les cuisines :
Il existe aussi des dissidents. Certains vignerons questionnent la suprématie hégémonique du chenin, plaidant pour un retour d’autres cépages ligériens oubliés, ou s’essaient à des assemblages inédits — le pineau d’Aunis, parfois, fait une timide réapparition. Cela prouve que le chenin n’a pas absorbé tout l’écosystème, même s’il en est le phare le plus éclatant.
Le chenin blanc n’a jamais été aussi exploré, aussi questionné. Les progrès du bio et la biodynamie, désormais majoritaires ou en forte croissance (65% du vignoble angevin est certifié ou en transition, InterLoire 2023), redonnent au chenin un éclat singulier. Face au réchauffement climatique, les vignerons cherchent à préserver l’acidité du cépage, parfois en vendangeant plus tôt, parfois en orientant la vigne vers des expositions plus fraîches, parfois encore en revenant à des modes de conduite plus rustiques (gobelet, enherbement spontané).
Son potentiel semble inépuisable, mais la vraie question demeure : c’est moins le chenin qui fait tout, que le Maine-et-Loire lui offre de tout faire. C’est là que réside la magie et la limite de cet art vivant. Le chenin peut tout, tant qu’il y a des mains pour l’écouter, pour ne pas le trahir, pour recommencer, différemment à chaque millésime.
Ce fil tendu entre le cépage, la terre et l’intuition des hommes et femmes du Maine-et-Loire, voilà ce qui fait du chenin blanc une étoile filante et, peut-être, le plus complexe et sensuel des vins blancs de France.
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